Bernard Perrin (1921-1945), béatifié avec les martyrs du STO, le 13 décembre 2025 à Notre-Dame de Paris
Sur les plaques qui, dans la cour d’honneur de l'Institution des Chartreux, rappellent les élèves morts au cours des guerres de 1914-1918 et 1939-1945 figure le nom de Bernard Perrin. A dire vrai, il n’a été élève qu’un an, en 1937-1938. Mais c’est assez pour compter dans nos rangs ce garçon mort pour la foi à Mauthausen, et qui sera béatifié avec 49 autres victimes du nazisme à Notre-Dame de Paris le 13 décembre.
Bernard Perrin est né le 21 février 1921 à Lyon. La famille appartient à la bourgeoisie catholique ; son père, Gabriel, avocat depuis plusieurs générations, sera un proche du cardinal Gerlier, qui avait été lui-même avocat. Cinq des six sœurs de Gabriel Perrin sont religieuses, dont deux bénédictines à La Rochette ; une grande tante, Adélaïde Perrin, a fondé à Ainay un hospice pour les malades incurables qui porte encore aujourd’hui son nom. Reine Sainte-Marie Perrin, la fille de l’architecte de Fourvière, est une cousine germaine : elle a épousé l’ambassadeur et poète Paul Claudel, qui loge toujours chez les Perrin lorsqu’il vient à Lyon.
Bernard n’est pas pour autant un « enfant sage » : il ne tient pas en place ; sa sœur raconte avec humour dans un courrier que le jour de sa première communion (à cinq ans !) il était à quatre pattes sous les bancs pour taquiner ceux qui étaient devant lui, et qu’en visite chez les tantes religieuses il grimpait aux grilles du parloir… Sa scolarité s’est déroulée essentiellement chez les jésuites de l’Externat Saint-Joseph, mais c’est Bernard lui-même qui demande à redoubler sa Rétho (la classe de 1ère) comme pensionnaire aux Chartreux en 1937-1938, pour être plus « tenu » dans son travail – on voit que ce n’est pas un phénomène récent. Puis il retourne chez les jésuites de la rue Sainte-Hélène pour y passer son bac - avec comme professeur de philo le P. Varillon. En octobre 1939 il envisage de préparer Saint-Cyr, mais l’armistice fait s’effondrer ce rêve. Bernard qui a eu de bons résultats en math s’oriente alors vers l’école de chimie industrielle de la Catho (la future ICPI). Le jeune homme, qui s’est épanoui dans le scoutisme, y intègre le « clan » Routier de la Catho, fondé avec l’appui de Mgr Villot, alors recteur et futur archevêque de Lyon puis cardinal secrétaire d’Etat du pape Paul VI.
En août 1942 Bernard adhère sans réserve au grand projet lancé par l’aumônier national de la Route, le P. Forestier : faire un immense pèlerinage de la jeunesse de France au Puy-en-Velay, pour demander à la Vierge Marie le retour des prisonniers. Dans les conditions que l’on devine, à travers la France occupée, 10.000 jeunes dont 8000 scouts convergeront vers le Puy pour la fête du 15 août. Bernard et ses amis décident de partir de Lourdes, début août, et de faire toute la route à pied. Bernard a raconté avec enthousiasme ce pèlerinage dans un article du journal de la Catho, en octobre 1942 : « Ce soir, dans les grands bois, c’est la veillée de toute une armée. Nous prendrons le rocher Corneille,[1] citadelle de prière. Nous forcerons le cœur de Notre-Dame … Dans la nuit claire les feux allumés sur les collines montent autour de Notre-Dame de France : nous ne sommes plus qu’une seule oraison ». Bernard revient de ce pèlerinage avec une certitude : il ne sera ni soldat ni chimiste, il sera prêtre … Mais pour l’heure il n’est pas question d’entrer au séminaire : il lui faut partir aux « Chantiers de Jeunesse », où il retrouve des amis, Olivier de Parscau,[2] avec qui il préparait Saint-Cyr et Guy Barbier de Courteix, qui survivra à la déportation et deviendra prêtre du Prado.
En février 1943 une loi du régime de Vichy institue le Service du Travail Obligatoire (STO), destiné à envoyer en Allemagne des jeunes français pour remplacer les travailleurs allemands mobilisés sur le front de l’Est. Ce ne sont pas moins de 700.000 jeunes hommes qui sont réquisitionnés, pour des conditions de travail souvent très dures. Le cardinal Gerlier et d’autres évêques français se soucient tout de suite du sort de ces jeunes, pour beaucoup bien peu armés psychologiquement et spirituellement. Ils font appel à de jeunes militants chrétiens, de la JOC (jeunesse ouvrière chrétienne), de la JEC (jeunesse étudiante chrétienne), du scoutisme, pour rejoindre les rangs du STO et y apporter une présence humaine et spirituelle. Les évêques laissent partir avec eux 3200 séminaristes et, clandestinement, un certain nombre de prêtres ; d’autres prêtres, prisonniers de guerre en Allemagne, demandent aussi à être « travailleurs volontaires » pour exercer, clandestinement, leur ministère auprès des travailleurs français.[3] Bernard et Guy Barbier de Courteix partent en Allemagne au printemps 1943 – prenant la place, semble-t-il, de deux pères de famille réquisitionnés.
Étudiant en Chimie, Bernard est affecté à une usine qui fabrique du caoutchouc synthétique, la Buna-Werke, à Schköpau, en Saxe. Il y retrouve d’autres étudiants lyonnais, tous passés par la JEC ou le scoutisme, et un autre camarade, déjà ingénieur, Jean Chavet, un stéphanois.[4] Ce dernier parle parfaitement l’allemand et avec un autre compagnon germanophone, Jocky Frossard, il parviennent à créer une « amicale des travailleurs français » qui va fournir loisirs, entraide et soutien spirituel aux 1200 jeunes du STO qui travaillent à l’usine Buna. Bernard se dépense sans compter, faisant venir de France des colis de vêtements pour ceux qui en manquent, organisant des séances récréatives, sans oublier la partie spirituelle : un prêtre du diocèse de Tarbes, Pascal Vergès, sert d’aumônier clandestin ; le « block 22 », dit « chambre des chimistes » devient le lieu de la célébration de messes, rigoureusement interdites par les autorités allemandes.[5]
Les choses s’aggravent avec les évènements de 1944, les débarquements en Normandie et en Provence, l’attentat contre Hitler… La police du Reich informe alors les organismes de l’Arbeitfront de surveiller les camps de travailleurs français « infiltrés par des prêtres catholiques, des jocistes et des scouts …anti-allemands et espions ». L’abbé Pascal Vergès est arrêté par les S.S. le 20 septembre, Jocky Frossard le 29, Jean Chavet qui a remplacé Jocky le 2 novembre. Les « chimistes » sont incarcérés à la prison de Halle, où ils sont interrogés sous la torture. Bernard Perrin, qui est devenu le responsable du groupe d’entraide, n’est arrêté que le 18 décembre : la Gestapo, qui le recherchait, a arrêté par deux fois deux autres français du nom de Perrin, croyant lui mettre la main dessus. Bernard est interrogé à son tour à la prison de Halle ; en janvier il est envoyé au camp de concentration de Mauthausen. Motif de son incarcération : « dangereux par toute son activité religieuse et d’entraide ». Bernard y retrouve Jocky Frossard et Jean Chavet ; des dix déportés de la baraque des chimistes, seuls trois reviendront en France.[6] Ces derniers mois se passent dans des conditions épouvantables : typhus et dysenterie font des ravages parmi les prisonniers, et « l’infirmerie » n’est que l’antichambre du four crématoire. Bernard meurt d’épuisement le 29 avril 1945, sept jours avant la libération du camp. Il avait demandé à un camarade : « mets-moi au soleil … tourne-mois vers la France ».
Lorsque la nouvelle de sa mort sera parvenue avec certitude à Lyon, le cardinal Gerlier ira en personne visiter la famille. « J’aurais tant voulu assister à sa première messe…», lui dit avec tristesse la mère de Bernard ». Madame, répond le cardinal, il l’aura dite au ciel ».
Bruno Martin,
Supérieur de la Maison des Chartreux
[1] C’est le rocher sur lequel s’élève la statue de Notre-Dame de France
[2] Il poursuivra sa carrière d’officier à la Libération et sera tué en Indochine.
[3] C’est le cas de l’abbé Antoine Charmet (1906-1945), professeur au Petit Séminaire de Montbrison ; arrêté et déporté à Buchenwald, il fait partie du groupe des 50 martyrs béatifiés.
[4] Jean Chavet (1922-1945) sera un des animateurs du « groupe des chimistes » ; mort à Mauthausen, comme Bernard Perrin, il sera lui aussi béatifié.
[5] L’abbé Vergès (1910-1944) mort au camp de Zöschen, fait aussi partie du groupe des martyrs
[6] Guy Barbier de Courteix (déporté à Dachau), Louis Rérolle et Jocky Frossard
Commentaires0
Veuillez vous connecter pour lire ou ajouter un commentaire
Articles suggérés